On a rencontré Cyril Boccara, un des frères du groupe Boccara mais aussi membre du groupe Frère. On vous invite à lire l’interview pour comprendre qui se cache derrière ces deux groupes.

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Comment et pourquoi tu t'es lancé dans la musique, par quoi as-tu commencé instrument ou chant ?

J'ai commencé d'abord par écrire des pièces (Temps de femmes, Temps de Mâles, Faire Front...) que je mettais en scène et où je jouais. 

Et en même temps je chantais beaucoup, dans mes pièces, mais aussi dans mon quotidien toute la journée, comme une façon d'habiter vraiment mon présent, mon monde intérieur et extérieur.  

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Depuis que vous êtes gamins, enfants, vous chantiez, le chant c'est très présent dans votre famille ?

Quand on partait  en voiture, on chantait pendant 10 heures de suite, à la base c'était du répertoire, plutôt chansons françaises, grandes époques, années 1960, Brassens, Brel, Barbara, qu'on chantait ensemble.

Qui écrit les chansons ?

Dans les Boccara, chacun écrit de son côté, on est surtout deux frères, Roméo et moi, et notre troisième frère Antonin qui s'invite parfois en « Guest star ». On se montre des trucs, ça nous amène à corriger un peu les choses, Roméo va me dire « bon cette mélodie elle est bien mais je trouve qu'elle s'épuise un peu à un moment », comme sur les Boccara l'arrangement est très simple, vu que c'est surtout de la guitare, et du piano, on peut se concentrer sur ce qui est pour nous l'essentiel : la mélodie et les paroles. Comme Roméo a un univers plutôt poétique et romantique, moi plutôt social et comique, et Antonin plus épique et conteur, on est assez divers et complémentaires. 

On a aussi des compagnons de route très importants, comme Florian (Flodjo, aussi en concert au Toï Toï), un ami pianiste et guitariste qui par ses arrangements et accompagnements ajoute beaucoup d'intensité, de profondeur et de richesse à nos univers. 

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Pour toi, est-ce que les chansons françaises/engagées rapprochent plus du public qu'un autre genre de musique ?

Aujourd'hui j'ai l'impression qu'il y a quelque chose d'un peu dissocié en chacun de  nous. Un côté festif, animal, émotionnel, et un côté de réflexion et d'interrogations. Notre objectif c'est de pouvoir lier ces deux faces  de nous mêmes. 

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Vous êtes plutôt sûr de la satire, d'humour, on sent aussi que vous êtes assez engagés en tant que citoyen ou politiquement, en tout cas c'est quelque chose qui vous tient vraiment à cœur ?

C'est essentiel, après on cherche toujours à avoir une diversité parce que ce qui est vraiment important pour moi dans l'engagement, c'est d'être au plus près du vécu des gens. Si on était juste en train de dire « il faut changer la société ! Il faut un monde meilleur ! » ça n'aurait aucun intérêt. 

C'est pour ça que dans nos concerts il y a des chansons très différentes... on a des chansons qui parlent aussi  bien des « déserteurs » des grandes entreprises (Monsieur mon Papatron)  que de l'amitié profonde (Compagnon) ou  que d'un chameau « champion du monde hippique » (Ramsès).

Quand on dit chansons engagées, moi ce qui m'importe  c'est d'être un peu des représentants des gens, de leurs pensées et de leurs émotions qui sont forcément multiples, car personne n'est monobloc. Et ce sont dans les failles de nos personnalités, dans nos contradictions, que se cache souvent notre humanité,  ce qui nous rassemble au délà de nos différences.  

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Et c'est un peu au gré des rencontres aussi que vous avez plus d'inspiration ou pas, vous avez envie de parler d'eux ?

Il suffit juste de regarder tout ce qui se passe autour, c'est tellement riche. Quand on écrit à partir des gens, c'est toujours  ambigu, parce que ça parle toujours un peu de l'autre et en même temps aussi beaucoup de nous. 

J'ai écrit il y a quelques années, Faire Front une pièce sur l'extrême droite, qui m'a amené à rencontrer des gens qui faisaient partie de ces courants-là, à essayer de comprendre leurs parcours, leurs vécus. Sans condamner, mais sans refouler notre désaccord, on peut creuser, et voir à quel moment ça va faire frotter ma vision à moi et la vision de l'autre et ça va faire des étincelles. Et c'est ce qui m'a amené à composer la chanson Vilain petit chômeur, qui raconte l'histoire d'un homme qui va mal, car il se sent exclu, jamais à sa place, jusqu'à ce qu'il découvre finalement sa place, un super endroit où on va reconnaître enfin sa valeur, et cet endroit c'est... un parti d'extrême droite. Et dans mon concert j'essaie au maximum de le jouer, sans le juger, mais sans non plus l' excuser. C'est un juste milieu délicat. 

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Tu fais également partie du projet Frère, peux-tu nous parler du groupe et s’il est lié aux Boccara ?

Le lien c'est les textes, il y a toujours la recherche de porter la parole des gens et nos propres paroles de façon sincère, ouverte et entière. Parler à la fois de société, de politique, d'économie même s'il faut, et aussi, de choses plus intimes, plus personnelles, pour relier les deux.

Aujourd'hui, on voit tous les problèmes, écologiques, les inégalités et pourtant on a beaucoup de mal souvent à s'engager. Peut être parce qu'on a du mal à relier notre vie intime et la réalité extérieure, sociale. Dans les deux projets, il y a cette idée de casser les frontières, les bulles, mais Frère va encore plus loin dans cette voie, en s'ouvrant sur d'autres styles pop, hip hop, électro, dans une esthétique multi-genre. Frère c'est « Faire de la musique pour parler à tout le monde et que tout le monde se parle », c'est chercher à cultiver notre fraternité malgré toutes les frontières. L'objectif, c'est d'avoir des musiques plus festives et entraînantes, pour être à la fois dans le côté « yeah on y va, on bouge, on danse comme des fous ! »  tout autant que  dans le « ah ouais en fait ça fait réfléchir aussi...»

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Le projet Frère n’est pas une histoire de famille ?

Non... le mot Frère, il a un sens plus global, plus social, plus humain. A la base c'est une histoire entre Jérome et moi, on a fait le rêve de pouvoir faire des musiques qui vont pouvoir toucher des publics très divers. Du coup cela se fait dans un mélange, un mix entre  chanson, électro (les leads, les pads...), de la pop (la guitare, les batteries, certaines mélodies), du hip hop (le piano, le beatmaking, le flow...).

Quand j'interviens en lycée, en prison, en centre sociaux, je m'aperçois qu'il y a tellement de « bulles » musicales, et la chanson française c'est devenue une petit « niche ». Ainsi si je me ramène dans un lycée et que je fais de la chanson française, ça ne va pas du tout être reçu de la même manière que si je leur propose le même texte avec du beatmaking, des pads et des instrus un peu plus  « lourdes ».

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Jérôme, c’est un ami de longue date ?

Pas du tout, on s'est rencontrés il y a un an, via Facebook. Moi je m’occupe plutôt des mélodies et des paroles et lui il propose des arrangements qui vont vraiment dans la diversité. On compose principalement en MAO. C'est une formidable rencontre, amicale et musicale, on est très complémentaire. En concert, je chante, tandis que Jérome est aux « machines », sur son pad. Puis dans le groupe il y a enfin Florian, un ami, pianiste et guitariste qui nous accompagne avec beaucoup de sensibilité et d'intelligence. 

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Il y a des scènes ou des festivals un peu plus engagés qui vous font rêver, où vous avez envie de vous produire ?

Moi ce qui me ferait surtout plaisir, ça serait de faire des premières parties de groupes qu'on aime bien, c'est dans ça que je me projette. Avec les Boccara, on aimerait faire la première partie de groupe comme les Ogres de Barback, Fersen, les Wriggles, la Rue Kétanou. Avec Frère, on vise à se rapprocher davantage des musiques urbaines. Cela serait drôle de faire la première partie d'Orelsan, je dis ça un peu comme une boutade vu qu'il y beaucoup de différences entre nos textes mais justement ça pourrait être complémentaire .

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Est-ce que les chansons françaises engagées ont leur place encore aujourd'hui ? C'est possible d'avoir une place sur la scène française/francophone ?

C'est un peu plus dur, parce que je trouve que l'engagement n'est plus trop « à la mode » sur les radios, pour les labels. Mais en même temps le Hip-hop qui  marche très bien aujourd'hui, c'était en fait à la base de la chanson engagée. Et par ailleurs le hip hop se rapproche de la chanson car il est de plus en plus mélodique (il y a qu'à écouter Bigflo et Oli par exemple pour s'en persuader). 

Dans notre époque de plus en plus « moralisatrice », l'engagement a certainement une place si il refuse « dicter la bonne conduite ». Par exemple pour moi Brassens c'est un chanteur vraiment très engagé, parce qu’il va faire passer des choses qui vont nous questionner, nous émanciper, mais jamais à travers un message frontal. Ça sera plus une prise de conscience, distillée à travers une histoire, qui ne dicte rien mais offre juste une autre façon de regarder la vie. 

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Les Boccara, Noémie Brigant, Flodjo et Frère sont à découvrir samedi 27 Octobre

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Propos recueillis par : Marine Bally